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jeudi 9 août 2007

L'Exclu, épisode 8

Le cybercafé est presque vide aujourd'hui. J'écris tout en surveillant ma boîte mail. Il n'en sortait pour l'instant que du spam, mais il peut y avoir, d'un moment à l'autre, une news officielle. La situation était critique, et pour la première fois, celle-ci semble mettre réellement en péril la structure même du système.

Pas besoin de commander, on vient de m'apporter un café. Le garçon ne devrait pas tarder à m'emmener directement à un ordinateur. Il n'est pas nécessaire de donner des ordres. On connaît mes habitudes. L'ordinateur m'attend toujours, la chaise du coin m'est toujours réservée. Même quand le cybercafé est plein, il y a toujours une place pour moi sans personne pour regarder par-dessus. Sans doute personne ne souhaite-t-il être vu trop près de moi...


Enfin, la petite sonnerie indiquant un nouveau mail s'est fait entendre. Des informations importantes seront données à quinze heures et demie. Je pressens de mauvaises nouvelles. J'ai craint toute la journée un crash généralisé des serveurs.


1 + 1 = 10


J'ai revu d'anciens Rôlistes. Je n'ai plus aucun danger à le faire. Ils savent très bien que quelque chose en moi a brûlé. Je ne recommencerai pas. Nous nous sommes trahis. Nous le savons. Pas simplement vendus, comme tout le monde le ferait sous la torture. Nous nous sommes réellement trahis. Si nous recommencions, plus rien ne serait comme avant. Nous avions renié notre foi.


Maintenant, de l'ouverture à la fermeture, je suis un pilier du cybercafé. Personne ne se soucie de ce que je fais. Parfois, je vais travailler. On m'a offert un poste. Je ne sais même pas réellement ce que je dois faire. Peu importe. La seule chose importante est que chacun dans ce travail met du cœur à l'ouvrage.


Je me souviens.


Je me souviens d'un jour de grêle et de pluie. On s'ennuyait. Je hurlais, frappais partout, demandait inutilement de la nourriture, ou un quelconque divertissement. Mon jeune frère, bien que plus discret, faisait de même.

Ma mère, à la fin, avait dit : « Maintenant, soyez gentils, et je vais acheter un jouet, un beau jouet, qui vous plaira. » Puis elle était allée sous la pluie à une petite boutique voisine qui vendait de tout et ouvrait encore sporadiquement. Elle revint avec une boîte de carton qui contenait un attirail de figurines, de plateaux et de dés. Chainmail. Le wargame, l'ancêtre de D&D. Je me souviens encore l'odeur du carton humide. Ma mère avait alors allumé un bout de bougie et on s’était assis sur le parquet pour jouer. Bientôt, j'étais follement heureux, émerveillé devant ce jeu magnifique. Pendant un après-midi entier, on avait été heureux ensemble, grâce à Chainmail.


C'est faux. C'est un souvenir erroné. Ils n'arrêtent pas de me venir à l'esprit, mais ils ne peuvent être vrais. Cela n'a pas d'importance, tant qu'on les prend bien pour ce qu'ils sont. Le JDR ne peut pas rendre heureux.


Enfin, la news est arrivée. Tous les problèmes sont corrigés ! Évidemment ! Comment ai-je pu en douter une seule seconde ? Cela ne pouvait être autrement. Plusieurs lignes de la news n'ont encore pu être lues, déversant encore une histoire de prisonniers, de butin et de carnage, mais le vacarme alentour s'est un peu apaisé. Je suis heureux.

Je le lance. Je regarde l'immense écran. Il m'a fallu tant d'années pour savoir quelle sorte de beauté se cache sous ces paysages. Ô cruelle, inutile incompréhension ! Obstiné ! Volontairement exilé du réseau aimant ! Quelques larmes me coulent le long des joues. Mais je vais bien, tout va bien.


LA LUTTE EST TERMINÉE.

J'AI REMPORTÉ LA VICTOIRE SUR MOI-MÊME.

J'AIME WOW.

lundi 6 août 2007

L'Exclu, épisode 7

Comment ai-je pu être aussi stupide ? Évidemment que les casinos vérifient l'identité de tous ceux qui y pénètrent ! Comment pourraient-ils reconnaître les personnes interdites de jeu y pénétrant s'il en était autrement ? Et bien entendu, ils font de même pour tous les clients de leurs hôtels !

J'ai encore une fois réussi à m'échapper de justesse. À force, je finirai par me faire attraper. Mais ai-je un seul autre choix à ma disposition ? J'ose espérer que oui, et que je le découvrirai avant qu'il ne soit trop tard, mais cela me semble hautement compromis. Je suis actuellement contraint de changer de lieu de résidence chaque jour. Je vis généralement dans des petits hôtels miteux, mais parfois je suis forcé de séjourner dans la rue ou de m'introduire dans des maisons temporairement abandonnées. La prudence ne me permet que bien peu de temps libre, mais après tout, mieux vaut disposer de peu de temps durant plusieurs années plutôt que d'avoir toute la journée devant soi seulement une semaine durant... Je dois faire abnégation de ma vie si je souhaite survivre.

Je réside pour la nuit dans un petit gîte un peu à l'extérieur de la ville. J'ai pu discuter un peu avec le gérant, qui a pu m'informer des quelques moyens de transport pour quitter la ville. Plus j'en apprends, et plus ma situation me semble désespérée. Mais il y a des bons côtés. Avec aussi peu de temps disponible, le scénario me dure bien plus longtemps, et je n'ai pas eu à prendre de risques pour m'en procurer un nouveau, bien que cela commence à mettre mes nerfs à rude épreuve... Je suis vraiment de plus en plus impatient de finir le scénario. J'en suis pratiquement à la conclusion, et je pense pouvoir le finir cette nuit, avant de devoir éteindre. Ensuite je changerai encore de lieu de résidence, et commencerait à réfléchir à un moyen de quitter la ville. Pour le faire dans un minimum de sécurité, je dois fuir dans la semaine. Cela risque de se révéler compliqué...

Je dois me détendre pour réfléchir plus sereinement. J'ai commencé à participer à des séances collectives de yoga. Les gens me font plus confiance si j'affiche ma présence et mon stress en public que si je reste seul. J'ai moins de chance qu'une personne quelconque vérifie mon identité en restant dans des groupes que si je reste seul dans mon coin. J'ai ég

samedi 4 août 2007

L'Exclu, épisode 6

Mon bras finissait juste de cicatriser, et forcément, il faut que je m'y blesse à nouveau. Mais je dois peut-être m'estimer heureux de n'avoir eu qu'un bras d'atrocement mutilé en sautant d'un train roulant à pleine vitesse.

Cela peut paraître absurde... Sauter du train avant son arrivée en gare de Vegas, pour finalement n'avoir d'autre choix que d'y aller à pied...

Mais comme je l'ai dit, je n'avais pas d'autre choix. Seul dans le désert, sans un équipement approprié, mes chances de survie étaient pratiquement nulles. Je me demande toutefois si elles sont réellement plus élevées ici. Néanmoins, je crains que ma situation ne touche bientôt à sa fin. Je me suis déjà souvent dit cela, mais le problème est qu'en ce moment, les agents savent que je suis en ville. Il sera difficile de me cacher dans un bus ou un train, qui seront tous fouillés de fond en comble pendant plusieurs mois. Partir en avion se révélera toujours aussi compliqué qu'avant, et je regrette plus que jamais qu'aucun bateau ne passe dans le désert.

Il ne me reste plus qu'une possibilité : me fondre dans la masse. Pendant longtemps. Plus que je n'ai jamais réussi à tenir au cours des quatre dernières années. Tout le monde fait la fête toute la nuit, du moins dans les hôtels situés au-dessus des casinos. Je m'y suis payé une chambre, ce qui me permet de continuer à jouer mon scénario sans me faire repérer, la lumière étant habituelle, et le bruit couvert par celui des voisins. Mais dès que je n'aurai plus d'argent, tout va se compliquer. Je ne pourrai plus jouer discrètement, et surtout, je devrai soit voler, soit travailler pour vivre. Mais dans une ville remplie d'autant de richesses, voler doit être risqué, je le crains, et mon identité sera forcément vérifiée lors d'une demande d'emploi. Mais peu importe, j'ai bien avancé, dans quelques jours je devrais avoir terminé.

jeudi 2 août 2007

L'Exclu, épisode 5

J'écris dans l'obscurité d'un train. Je ne suis pas certain de sa destination. Probablement le fin fond de l'enfer, vu les dernières péripéties que j'ai vécu.

Après divers petits boulots tous plus risqués les uns que les autres, après avoir cambriolé des maisons, revendu mes maigres possessions, effectué les travaux les plus ingrats, les plus immoraux pour les pires criminels — les pires après nous, probablement —, j'avais finalement obtenu suffisamment d'argent pour payer mon voyage. Chose que je fis. La transaction se passa sans problème, et je pris rendez-vous pour le départ.

La veille, je dormais dans un petit hôtel — si l'on peut encore appeler un tel bouge un hôtel —, peu regardant sur l'identité de ses occupants. Hélas pour moi, ce lieu était déjà connu des agents. Durant la nuit, des bruits de pas me réveillèrent, et un simple coup d'œil dehors me permit d'identifier clairement leurs voitures. Trop tard malheureusement. Déjà la porte s'ouvrait, ne me laissant d'autre choix que de sauter par la fenêtre.

Pourquoi ne me suis-je pas rappelé que c'était la veille que j'étais au rez-de-chaussée ? Heureusement pour moi, j'atterris dans des poubelles, prenant ainsi la fuite, pourchassé par plusieurs agents. La fuite ne m'était d'aucun secours, je le savais bien. Ma forme était loin d'être olympique, à cause entre autres des multiples nuits blanches passées à jouer ou à fuir. J'aurai bien du mal à semer les deux agents qui me courraient après. Alors quant à fuir ceux qui me poursuivaient en voiture...

Tout à coup, je l'entendis. Le train. C'était ma seule chance. Je m'approchais de la voie, tandis que dans mon dos fusaient les sommations. Je savais qu'ils n'étaient plus qu'à quelques mètres, leurs armes braquées sur moi. Mais le train aussi était proche.

Je ne sais toujours pas comment j'ai pu parvenir à m'accrocher à ce train et à y pénétrer sans me fracasser le crâne. Mais toujours est-il que j'ai réussi. Semant temporairement les agents qui me pourchassaient. Très temporairement. Je n'ai aucune idée de la prochaine gare dans laquelle celui-ci se rendra, mais j'y serai attendu. Je pense sauter hors du train avant l'arrivée en gare. Ou alors changer de train lorsque l'on en croisera un autre. De toute façon, pour le moment on traverse le désert. Je pense que c'est celui des Mojaves. Si j'ai raison, le prochain arrêt sera à Las Vegas. Une ville où les chasseurs de primes sont légion. Je dois à tout prix éviter cet endroit. Mais si je saute avant l'arrêt, comment sortirais-je de ce désert ? Il faut que je saute dans un autre train. Mais pour autant que je sache, c'est le seul train qui passe dans le coin. Enfin, j'ai encore un peu de temps avant d'arriver en ville. Ça devrait me permettre de réfléchir, et de jouer le scénario.

mardi 31 juillet 2007

L'Exclu, épisode 4

J'ai finalement pu quitter la ville sans me faire repérer. Je devrais néanmoins probablement fuir le pays sous peu également. Cela ne me sauvera pas, mais les profils des Rôlistes étrangers sont placés en dessous de la pile, ce qui peut me laisser quelques heures de répit avant de me faire arrêter si des soupçons se mettent à peser sur moi.

Quitter le pays n'est pas chose aisée. Je ne peux pas employer un moyen légal, sinon je me ferai immédiatement repérer. Je n'ai pas non plus le temps, l'argent ni les relations nécessaires à l'obtention d'une fausse identité. Je devrais donc soit utiliser un moyen de transport clandestin, avec tous les risques que cela implique — les nombreux pièges qui y sont tendus, et l'argent que cela coûte — ou bien embarquer comme passager clandestin sur un transport quant à lui tout à fait légal.

La deuxième solution paraitrait la plus sensée. Cependant, la sécurité à bord des transports internationaux est extrêmement importante, et mon embarcation risque donc de s'en retrouver considérablement compliquée. De toute façon, je prendrai ce que je trouverai. J'ai décidé de sortir du pays dans la semaine. J'ai ressorti les noms que j'avais pu récupérer dans d'anciennes bandes, mais malheureusement la plupart d'entre eux se sont fait attraper. Dans les quelques noms restants, certains s'étaient retirés de la profession, d'autres ont préféré me dire ne jamais en avoir fait parti, vu le peu de confiance que la nature précipitée de ma démarche pouvait leur conférer — je ne peux pas leur en vouloir, si quelqu'un que je ne connaissais pas venait me voir, arguant le nom de quelques personnes de ma connaissance que je n'ai pas vues depuis des lustres, et clamait haut et fort qu'il était l'un des nôtres, je le prendrai pour un agent. Toutefois, trois personnes ont pu répondre positivement à ma demande.

Enfin, je dis trois, mais je n'ai plus de nouvelles de l'un d'eux depuis deux jours. Je crains que je ne puisse plus compter dessus. Et cela accentue l'urgence de ma fuite, car il est probable qu'il craque et révèle ma présence sous peu. Sur les deux propositions restantes, l'une me semble excessivement risquée, et l'autre excessivement onéreuse. Je verrai si je peux obtenir l'argent d'ici à la fin de la semaine, mais cela me semble compromis.

De mon côté, j'ai pu repérer cinq transports réguliers éligibles à un voyage clandestin de ma part. Un bus part d'ici pour le Mexique, et bien que le transport en car soit généralement le plus dangereux de tous, par manque de place pour se cacher, j'ai entendu dire de source sûre qu'il était possible de se planquer durant le voyage dans la soute à bagages, les employés étant peu regardant. Un train part également vers le Mexique, probablement moins risqué que le voyage en bus. Un autre train part vers le Canada. Celui-ci m'offre un avantage, car je n'ai jamais séjourné là-bas, et que les équipes d'intervention chargées de nous arrêter y sont paraît-il largement moins bien formées qu'ailleurs, tandis que les chasseurs de primes y sont rares. Cependant, je devrais pour cela traverser tous les États-Unis en train, m'exposant par la même à de nombreuses fouilles du train. Un transport en avion à destination de Berlin est également envisageable, bien que les aéroports soient les lieux les plus contrôlés. Enfin, j'ai pu repérer un bateau où m'introduire et me cacher ne poserait aucun problème. Mais bien entendu, il y a un hic. Celui-ci mène à Toulon, où je suis déjà recherché par les agents locaux. Comme si les chasseurs de prime à mes basques ne suffisaient pas.


Je n'ai plus que quelques jours pour me décider. Je suis de plus en plus nerveux, mes fuites nocturnes m'ont empêché de jouer ce scénario qui est la cause de tous mes soucis. Et dire que je risque de finir ma vie sans avoir pu y rejouer...

vendredi 27 juillet 2007

L'Exclu, épisode 3

Désolé si vous avez du mal à me lire, mais je suis blessé. Je m'attendais à un piège, mais je pensais que ce serait des agents. Les fonctionnaires, on peut toujours les avoir... Mais c'était pire que ça. J'aurai dû m'en douter. Jamais des agents n'auraient réellement amené un tel livre.

C'était bien pire qu'un agent. Il a attendu que j'aie le livre, il a filmé la transaction pour avoir des preuves. Car il a besoin de preuves pour être payé. Un fonctionnaire, ça peut facilement se faire avoir, car ils sont lassés. Ils nous haïssent, mais ce boulot c'est de la routine pour eux. Qu'ils nous chopent ou pas, ils seront payés à la fin du mois, alors ils ne vont pas non plus y risquer leur vie.

Mais lui bosse en free-lance. Payé à la capture, alors il ne lâche jamais prise. C'était bien le moment de m'en mettre un à dos. Un chasseur de prime. Je peux maintenant être sûr que mon visage est connu dans le monde entier. Dans tous les bars, dans tous les hôtels, dans tous les magasins où je pourrais me rendre se trouvera un chasseur de prime, et ce comme depuis toujours. Mais dorénavant, et ce dans le monde entier, chaque chasseur de prime aura mon signalement.


Mais mon problème actuel, ce n'est pas tous les chasseurs de primes du monde, mais lui. Il doit se douter du quartier dans lequel je vis. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'il ne me retrouve. Je dois fuir. Mais où ? Et comment ?

Enfin, au moins j'ai réussi à obtenir le livre avant qu'il ne parvienne à me tirer une balle dans le bras. Je n'aurai peut-être jamais l'occasion de finir ce scénario. Probablement même.

Non, il faut que je me ressaisisse. Quel sens aurait tout cela si je ne pouvais pas le finir ? Quel sens donner à ma vie si je n'arrivai jamais à terminer ce scénario ? Même seul, même dans une cellule, en ne jouant que dans mon esprit, même si je dois aller jusqu'à imaginer le résultat de chaque dé, je dois finir cette partie. Il le faut.

Alors ce soir je lirai le livre. Je l'apprendrais par cœur. Et demain, je fuirai. Ma vie sera bien plus difficile désormais. Il suffit que la mauvaise personne remarque mon visage, et je suis fichu. Cette ville restera tout de même la plus dangereuse. Je dois me dépêcher, fuir avant que mon visage ne soit connu par trop de personnes dans le coin. Alors à bientôt. J'espère.

mardi 24 juillet 2007

L'Exclu, épisode 2

Après plusieurs mois de recherches, j'ai enfin réussi à contacter quelqu'un qui possède A Sword for a Hero. J'ai dû passer dans des quartiers peu fréquentables, lancer de petites insinuations, tout en étant discret, et espérer. Et finalement, après seulement trois mois, on m'a enfin contacté. Il m'a fait passer un message par un gosse. Il m'a donné rendez-vous cette nuit. Le livre sera dans une boite aux lettres. La clef sera dessus. Je devrais l'ouvrir, prendre le livre, déposer l'argent dans la boite, la fermer à clef puis jeter la clef dans les égouts. Il m'a fait transmettre une photo du bouquin pour preuve.

C'est probablement un piège. C'en est forcément un. Personne ne laisserait le livre à disposition avant d'avoir reçu l'argent. Mais peu importe, s’ils veulent me piéger comme ça, ça veut dire que le livre sera vraiment là. Après tout, c'est eux qui ont la plus grosse collection de codex, extensions et scénarii de toute la planète. Ils sont doués pour attraper les gens. Peu importe, je suis doué pour leur échapper. C'est risqué, très risqué même, mais le jeu en vaut la chandelle.

J'avais commencé ce scénario l'année dernière à Toulon, mais le meneur a été attrapé, ce qui a poussé tout le monde à fuir. De plus, comme c'était lui qui avait le scénario, je n'ai jamais pu le finir. Mais ça va changer bientôt. Bien entendu, après cette opération qui me dévoilera, pas question de risquer me faire repérer une nouvelle fois. Je ne pourrai donc pas chercher de groupe pour jouer. Peu importe, ce ne serait pas la première fois. Je commence à maîtriser ce qu'Orwell a baptisé la "double-pensée". Grâce à cet état d'esprit délicat, je parviens à jouer seul. C'est souvent le seul moyen pour moi de finir des scénarii. Mais hélas, être à la fois meneur et joueur n'offre pas la même satisfaction, je le crains. Ou peut-être est-ce l'absence de compagnons d'aventure qui veut ça.

Toujours est-il qu'il ne faut pas croire que le fait de jouer seul soit dénué de risque. Quand bien même personne ne pourrait voir la pièce dans laquelle on joue, la raie de lumière qui pourrait passer sous la porte la nuit suffirait à nous faire démasquer. Je ne peux pas non plus jouer le jour, car le fait de ne pas travailler est suspect. Ainsi j'apprends le scénario par coeur en soirée, afin de pouvoir le jouer la nuit. Pas trop tard non plus, ou mes cernes me dévoileraient. Pour connaître le résultat d'un jet de dés, je passe mon doigt dessus afin de me rendre compte du chiffre qui est gravé dessus.

Les dés. C'est le plus gros danger. Le bruit d'un dé qui roule est caractéristique, et a causé la perte de plus d'un Rôliste. J'ai un temps joué avec des dés en tissu, en mousse ou autre, mais il m'était impossible d'en faire des équilibrés. Depuis quelque temps, je suis retourné aux méthodes ancestrales — lancer le dé sur le matelas. Mais cette méthode est risquée. Il suffit de mal viser, de lancer le dé trop fort, une seule fois, pour que celui-ci tombe au sol, laissant échapper le son de la fin.


Je dois vous laisser, il va bientôt être l'heure de mon rendez-vous, et j'ai encore pas mal de choses à préparer si je ne veux pas me faire repérer sur le chemin, et surtout parvenir à me sortir de ce traquenard.

dimanche 22 juillet 2007

L'Exclu, épisode 1

Il faut faire attention à tout. La moindre expression du visage, le moindre geste, le plus petit mot peut vous faire repérer. Il ne faut jamais croire que l'on est seul. Ce serait à la fois une terrible erreur et une cruelle vérité. Partout où vous irez, au travail, dans la rue, dans votre lit, n'importe où, il y aura toujours quelqu'un pour vous épier. Et une fois découvert, vous serez seul. Terriblement seul.

Pour éviter ça, on restait toujours en bande. Toujours les mêmes bandes, pendant des années, sans jamais accepter de nouveaux membres. Toujours être prudent, paranoïaque même, vérifier que l'on n'a pas été suivi, que personne ne soupçonne rien. Si un regard nous parait étrange, c'est fichu, et il faut fuir. Ne jamais revoir la bande, où ils se feront également attraper. Enfin, je dis ça, mais ce n'est pas exactement la raison pour laquelle on ne se recontacte plus. En effet, dans ces moments-là, le sort des autres ne nous intéresse plus. Seule notre propre survie compte. On a simplement peur qu'ils soient surveillés, et de se faire attraper en les revoyant. Ou pire, que l'un d'entre eux soit un espion.

Les espions, ceux qui nous terrifient le plus. Personnellement, je ne pense pas qu'ils existent. Ce sont de simples rumeurs, des légendes urbaines. Ils n'ont pas besoin d'espions. La délation est tellement plus efficace. Ce sont les civils les espions en herbe. Notre voisin, notre enfant, notre collègue.


Peut-être me croyez-vous complètement fou. Mais l'expérience qui m'est arrivée il y a quatre ans m'a fait comprendre que rien ne pouvait les arrêter.


À cette époque, j'habitais Marseille. Je ne me méfiais pas encore beaucoup. Bien entendu, je savais que ce que je faisais était dangereux, mais je ne pensais pas qu'ils pouvaient nous repérer. J'étais tranquillement installé dans mon appartement, quand soudain j'entendis un bruit de bris de verre. Je me déplace au salon, vois la fenêtre brisée et une balle sur le sol. Je regarde dans la rue, personne. Je peste dans mon coin, insultant la rue déserte, comme n'importe qui le ferait, puis je m'affaire à ramasser les bris de verre et à poser tout le bazar sur la table.

Quelques minutes plus tard, on frappe à la porte. Un gosse qui demande s'il peut récupérer sa balle. Je lui réponds qu'elle est dans le salon, mais qu'il a intérêt à me rembourser la fenêtre. J'aurais dû me méfier. Il n'a pas protesté quand je le lui ai dit. Il n'y avait personne dans la rue, personne d'autre avec lui. Avec qui pouvait-il bien jouer à la balle ?

J'allais chercher de quoi noter son nom et le numéro de ses parents, et à mon retour dans le salon, je le vois à quatre pattes en train de fouiller dans les replis de mon canapé.

« Te gêne pas non plus, qu'est-ce que tu fous ?
— Je cherche ma balle...
— Elle est juste là, sur la table !

Et je l'ai laissé partir, après avoir simplement vérifié son nom et son adresse sur sa carte d'identité. Sans me méfier. Je ne me suis pas plus méfié quand je n'ai pas retrouvé certains de mes effets personnels en partant à la soirée, pas plus que je n'ai remarqué qu'on me suivait.

J'arrive sur les lieux, le dernier comme d'habitude. Ils avaient déjà installé l'ambiance. Fermeture des rideaux, bougies parfumées, abaissement de la température de la pièce, tout y était. Ils avaient décidé de sortir le grand jeu. Aujourd'hui, ce serait plus réel que jamais. Mais, comme toujours dans ces cas-là, on oublie l'essentiel. Personne n'avait amené de provisions. Et, comme toujours dans ces cas-là, c'est le dernier arrivé qui doit s'y coller — chose que je n'ai jamais comprise d'ailleurs, étant donné que ça a pour effet de retarder encore plus le démarrage de la soirée. Voulant probablement faire de l'humour, je m'approche de la fenêtre, criant « Votre dévoué héros va vous apporter vos victuailles ! », avant d'ouvrir la fenêtre puis de sauter. Ou plutôt d'essayer, vu que je me suis pris les pieds dans le rebord de la fenêtre, et me suis lamentablement étalé sur le sol, provoquant un éclat de rire général. Pour l'humour en tout cas, c'était réussi.

Après mon passage à la supérette du coin, je reviens voir la bâtisse abandonnée où se passe la soirée, les bras chargés de cochonneries, lorsque j'aperçois tout à coup une voiture garée devant l'entrée. Sur le coup, j'ai pris peur, me suis plaqué contre le mur. Je me suis avancé légèrement, longeant le mur, jusqu'à pouvoir observer ce qui se passait en penchant ma tête. Trois hommes étaient en train de ruer de coups mes amis. Je veux foncer à leur secours, affronter ces ordures. Je me prépare à bondir hors de ma cachette, quand soudain, je le vois. Le gosse, sortir de la voiture, pour soudain simplement dire « Il est pas là. »

C'est à ce moment que j'ai pour la première fois pris conscience de la situation. J'ai fui, loin, le plus loin possible, devenant de plus en plus prudent avec le temps, changeant de ville, parfois de pays dès que je pensais avoir été repéré.


J'ai appris que les détails qui nous paraissent les plus anodins pouvaient nous faire repérer. Il y a deux ans, à Boston, je travaillais dans une colonie de vacances. S'occuper d'enfants, c'est facile. Nous étions trois personnes, et après répartition des tâches, je devais entre autres m'occuper de la traditionnelle « Histoire du soir ». Prenant mon courage à deux mains, je me suis lancé sans filet dans une salle pleine de jeunes bambins. Et je ne m'en suis pas trop mal sorti, je dois bien avouer. Cependant, après une semaine de ce régime, ma collègue me demanda, le plus simplement du monde :

« Tu prends jamais de livre pour le leur lire le soir, où tu vas chercher toutes ces histoires ?
— Oh, je les invente, tout simplement, répondis-je, ne me rendant alors pas compte que j'étais en train de me condamner. Il suffit d'avoir un peu d'imagination, insistais-je, comme si je tenais à mourir.
— Pourtant, tu lis beaucoup, ça vient pas de là tes histoires ?
— Non, j'adore simplement lire, mais c'est plus amusant d'inventer une histoire complètement nouvelle.

Ce n'est que dans la nuit que je me rendis compte de mon erreur. Hélas, il était trop tard. Aucun moyen de m'enfuir sans me faire repérer durant la nuit, ma collègue étant de surveillance ce soir. Il ne me restait qu'à espérer me tromper...

Le lendemain matin, mon sac est prêt, au cas où. Mes craintes étaient donc fondées. Je saute par la fenêtre, à l'arrière du bâtiment.


« Hey, où tu crois aller comme ça ? »

C'était sa voie. Je m'immobilisais. Ne surtout pas se retourner, c'est ma seule chance. J'entendais ses bruits de pas se rapprocher lentement, craintifs, comme si elle s'approchait d'un pestiféré. Maintenant, elle devait être à côté de moi. D'un coup sec, je me retournais, faisant voler mon sac autour de moi. Le coup ne la rata pas, la frappant violemment en pleine tête. Pour une fois, je ne regrettais pas d'avoir un sac aussi lourd avec tous ces bouquins. Elle était sonnée pour un moment. Juste le temps de m'enfuir.


Je sais maintenant que tout peut nous faire repérer. Trop lire, avoir trop d'imagination. Ne pas avoir de contact n'est pas une solution, car une personne trop solitaire se fait immédiatement repérer. J'ai même essayé de vivre dans la rue. Peine perdue, les clochards aussi nous considèrent comme des rebuts de la société.

J'ai dit qu'on était souvent en bande. C'est logique, me direz-vous. On ne peut pas être seul pour cela. Mais trouver une bande était extrêmement délicat. Nous étions très discrets, et se repérer était difficile. On y allait un peu au hasard, balançait des références connues de nous seuls, espérant toujours ne pas tomber sur un agent. Ils connaissent notre culture pratiquement mieux que nous-mêmes. Ainsi, même lorsqu'on tombait bel et bien sur l'un d'entre nous, celui-ci pouvait souvent feindre ne pas comprendre la référence, craignant lui aussi que ce ne soit un agent qui lui tende un piège. Ces derniers temps, l'opinion publique se veut de plus en plus agressive à notre égard. Je dois déménager de plus en plus souvent, et cela fait longtemps que je n'ai pu faire partie d'un groupe. Alors je joue seul. Ce n'est pas très glorieux, mais je ne peux pas m'en passer. Et je n'ai pas d'autre moyen.


Je ne sais pas pourquoi j'écris ces mots. Si vous me lisez un jour, vous me haïrez probablement, comme tous les autres. Vous le brûlerez peut-être. Vous n'en lirez pas plus de quelques mots. Ce journal ne servira jamais à rien, ni à personne. Mais je dois le faire. C'est la seule manière pour moi d'exister, de ne pas sombrer définitivement dans la folie — ou peut-être simplement de croire ne pas y avoir sombré. Peut-être que je me ferais attraper parce que quelqu'un aura trouvé ce journal et m'aura dénoncé. Mais peu importe. Je ne suis déjà plus personne. J'ai dû changer tellement et tellement de fois d'identité que mon nom ne signifie plus rien. J'ai dû changer mes habitudes, mon accent, mon langage, mes passions, mon caractère pour ne pas me faire repérer. Je ne suis plus personne. Ils ont réussi à ne plus faire de moi un Homme. Je n'ai plus rien. Je ne suis plus rien. Rien d'autre qu'un Rôliste.