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dimanche 9 mars 2008

Le Déchu, épisode 7

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vendredi 7 mars 2008

Le Déchu, épisode 6

Il avait crié. Pourquoi fallait-il toujours que ces êtres hurlent au moment de leur mort ? Ils ne comprenaient même pas la chance qu'ils avaient, de pouvoir un jour vivre ça. Il enjamba le corps désormais inerte de l'homme, y jeta un dernier coup d'œil. Ils étaient Leur création. Et lui leur unique chance d'échapper au destin qu'ils leur avaient réservé. Grâce à lui, il sortirait des sentiers qu'Ils avaient tracés, et leur « libre arbitre » pourra, pour la première fois, réellement exister. Il suffisait que lui existe, leur parle, et leur destin changeait. Et ils n'avaient plus de destin.

Matthew ouvrit un congélateur, en sortit un tube. Tandis qu'il se dirigeait vers la sortie, il commençait tout juste à se calmer. Pourquoi s'embêter à tous les tuer ? Peut-être sont-ils foncièrement mauvais, peut-être ne méritent-ils pas de vivre. Mais, après tout, ce n'était pas de leur faute, mais de la Leur. Et lui pouvait les faire changer. Eux aussi d'ailleurs, mais ceci ne semblait pas faire parti de leurs plans. Pourquoi s'embêter à tous les tuer ? Il serait tellement plus intéressant de les laisser vivre. Cela offrait tellement plus de possibilités à terme.

— On ne bouge plus !

Matthew jeta un œil sur le garde. L'arme braquée sur lui, il continua d'avancer. Oui, il arriverait à tellement plus de choses ainsi. Il pourrait bien plus longtemps contrecarrer Leur expérience. Peut-être même se pourrait-il qu'ils deviennent sa propre expérience... Mais, était-ce au juste réellement une expérience ? Non, plutôt un jouet pour eux. Ils n'avaient pas besoin d'expérience, ils pouvaient déjà tout savoir.

Une détonation retentit. Matthew commença à ressentir la douleur. Elle passerait vite, dès qu'il quitterait le corps.

Changer leur destin ne mènerait peut-être à rien, au final. S'il ne s'agissait que de jouets, et non pas d'expériences, qu'ils ne fassent pas ce qu'Ils voulaient n'importait pas. Pire, cela risquait de les divertir. Qu'un jouet bouge de lui-même, ça ne gène pas, ça amuse. Il n'y avait décidément que lorsqu'il était en colère que Matthew arrivait à réfléchir convenablement. Il devrait s'arranger pour l'être plus régulièrement. Se « réincarner » plus souvent sous une enveloppe animale plutôt qu'humaine. C'est d'eux que venait la sagesse. S'il changeait le destin de ce monde, ce n'était pas comme s'il jouait à Leur place, pas comme s'il leur volait leurs jouets, mais plutôt comme s'il leur présentait une pièce de théâtre. Pour les contrarier, il fallait casser leur jouet.

Enfin, il quitta le corps de son hôtesse. Et fonça sur celui du garde.

jeudi 6 mars 2008

Le Déchu, épisode 5

Il avança lentement, de quelques pas. Vérifia que personne ne l'observait.

Le plus énervant dans sa situation présente, c'est qu'il ne pouvait plus savoir la suite que les évènements allaient prendre — depuis son départ, bien trop de variables avaient été modifiées, et seul, il manquait de puissance de calcul. Il ne pouvait donc jamais être certain que son travail irait jusqu'à son terme.

Deux personnes dans le couloir. Ils discutent, marchent... S'arrêtent. Reprennent leur discussion. Font marche arrière. S'arrêtent de nouveau. Matthew était patient. Il avait quelques millénaires devant lui s'il le fallait. Beaucoup, au cours de son existence, l'avaient défié à un tel jeu de puissance. Tous avaient fini par abandonner. Avoir l'habitude de passer des siècles sur un simple calcul l'avantageait grandement dans ce genre de duel. Et quand cela ne suffisait pas pour décourager ses adversaires, l'immortalité lui permettait de simplement attendre leur mort.

Certes, il avait tout son temps, mais cette hésitation continuelle de l'espèce humaine l'exaspérait au plus haut point. Soit ils avaient besoin d'avancer, soit de reculer, auxquels qu'ils le fassent. Mais s’ils avaient juste envie de parler, qu'ils restent immobiles, au lieu de continuellement changer de direction afin de ne pas se séparer. Un simple jeu d'apparences totalement inutile, puisque son seul but est d'être percé à jour.

Il lui fallut attendre plusieurs heures avant que le couloir ne soit totalement vide. Il put enfin s'approcher de la porte, insérer sa carte, franchir le seuil...

— Enfin, je vous ai cherché partout, je peux savoir ce que vous faisiez au juste ?

mercredi 5 mars 2008

Le Déchu, épisode 4

De la colère toujours. Et maintenant, qui plus est, de la douleur. Ne peut-on pas mourir de façon horrible sans souffrir ? Il avait envie de tuer. Encore. Toujours. Il lui fallait reprendre ses esprits. Il tournait, tournait encore autour de la Terre. S'arrêta brusquement. Il fallait qu'il se calme. Une ville.

Pourquoi fallait-il, malgré tout le mépris et la répugnance qu'il pouvait éprouver vis-à-vis de cette espèce, qu'il emprunte si régulièrement un corps humain ? Mais au moins, sous cette enveloppe, il pouvait faire fi de la majorité des sentiments éprouvés. Il pouvait réfléchir et agir sans se référer sans cesse aux instincts animaux de son hôte. Et puis, après tout, il les aimait. Les enviait. Ils n'avaient aucune conscience des forces supérieures qui s'imposaient à eux. Ils pensaient, ils vivaient, en tant qu'espèce la plus intelligente à leur connaissance. Ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient — la science et la technologie, même aussi primitives que la leur, au vu de leur compréhension fort limitée de certains principes théoriques fondamentaux, laissait le champ libre à la réalisation de toutes leurs envies, leurs folies. Aucune autre espèce ne pouvait s'opposer à eux. Ils décidaient de la vie et de la mort des autres. Pouvaient tuer d'un simple geste. Mais aussi parfois garder en vie pour « étudier ». Il les haïssait. Tout cela lui rappelait ce qu'il avait vécu, avant. Il avait envie de tous les tuer. Cette envie était chronique. Bien sûr, sur le plan individuel, il trouvait des raisons de sauver chaque personne, mais sur le plan collectif... C'est d'ailleurs pour ça qu'il ne tuait jamais une seule personne. Lors de ses précédentes prises de conscience, il n'avait jamais tué moins de dix mille personnes à la fois. Mais ensuite, toujours, il se calmait. Regardait le désespoir dans quelques paires d'yeux, s'attendrissait devant leur méprisante impuissance et leur abject attachement aux êtres et aux choses, et finalement abandonnait. Mais peut-être aurait-il plus de courage cette fois-ci...

Il tournait, encore et toujours, laissant ses yeux se poser furtivement sur chaque élément du décor voulant bien se présenter à lui. Puis, subitement, il s'arrêta. Il venait enfin de voir un endroit convenable pour ses affaires.

mardi 21 août 2007

Le Déchu, épisode 3

Cela faisait près de deux mois qu'il était parmi eux. Il aimait ces jours tranquilles parmi les animaux, où la pseudo-intelligence humaine ne compliquait pas l'existence. Il lui faudrait hélas bientôt s'en aller, ses actions sous forme animale étant tout aussi repérables que celles sous forme humaine. Le rare temps qui lui était offert avant de devoir disparaitre de nouveau ne l'était que parce qu'Ils n'observaient presque pas ce monde. Ils ne pouvaient envoyer personne sur place, car leurs actes, même involontaires, lors d'un simple survol du monde, pouvaient avoir des conséquences dramatiques, compromettant toutes les prédictions. Ainsi, Eux seuls, dont les pouvoirs étaient nettement supérieurs, pouvaient le retrouver. Heureusement pour lui, Ils avaient apparemment bien d'autres choses à faire.

Tout à coup, un bruit se fit entendre. Léger, sec, il ne parvint pas tout de suite à en déterminer la provenance, gênée par la perception médiocre que lui offrait ce corps. Peu après suivirent un barrissement, puis un bruit sourd. La chute d'une éléphante. Des braconniers. Avec une rapidité qui eût pu étonner les trafiquants pour le restant de leur vie, il chargea sur eux. Il voyait sa cible au loin, en train de recharger son arme. Il sentit un sentiment étrange naître en lui, un sentiment rare. Il ne venait pas de lui, mais de son hôte. Matthew détestait ce sentiment, sous l'emprise duquel il avait du mal à se contrôler. Il se sentit l'envie de tuer ces gens. Il sentit une petite piqûre. Il se sentit l'envie de leur faire subir ce qu'ils voulaient faire subir à son espèce. Peu à peu, leur image se rapprochait. Ils étaient plus grands, plus nets... Non, plus flou. Leur position n'était plus certaine. Il ne sentait plus ses pattes. Puis il ne sentit plus rien.


Les sensations de son corps laissèrent place à ses propres sensations. Il ressentait toujours la même chose. L'envie de se venger. Même après avoir quitté son hôte, les « sentiments » laissaient leurs marques pendant quelques minutes. Alors il continua à charger, de manière imperceptible pour ses adversaires cette fois-ci. Puis il arriva sur eux. Il n'était plus une réalité tangible, aucune collision n'eut lieu. Ils ne se rendirent même pas compte que quelque chose s'était produit. Il dépassa la zone de non-contact, dépassa la peau, et pénétra l'esprit d'un des hommes.


Les trois contrebandiers poussèrent un soupir de soulagement, s'appuyèrent contre leur véhicule. Puis, rapidement remis de leurs émotions, rechargèrent leur arme. Et il tira. La fléchette atteignit un des monstres en pleine poitrine. Il frappa ensuite de toutes ses forces le deuxième homme, avant de fouiller dans ses poches, à la recherche de ce que lui dictait sa colère. Cigarette. Allumette. Il gratta l'allumette, alluma sa cigarette, toussa un peu et la jeta finalement à terre. Il n'avait jamais supporté ce goût, cette odeur. Puis il prit les clefs du véhicule dans la poche d'un de ses « compagnons » assommés. Il s'approcha de la jeep, gratta une nouvelle allumette, et la jeta dans le réservoir.

jeudi 16 août 2007

Le Déchu, épisode 2

La journée démarrait mal pour Matthew. Le café au bar avait été hors de prix, il pleuvait, il venait de se faire insulter par une vieille dame parce que sa coupe de cheveux était horrible et qu'il était la honte de la Nation, un camion grillait un feu rouge et fonçait sur un gosse, il venait de se faire virer de son boulot, son chat avait disparu depuis deux jours, une...

Un instant de réflexion s'imposait. Quelque chose lui échappait. C'était son problème depuis toujours, il n'avait jamais réussi à se concentrer, à peine une pensée lui venait-elle à l'esprit qu'il l'oubliait pour un autre sujet. Heureusement que sa vitesse de réflexion était infiniment plus rapide que celle de tout ordinateur — et ce n'était même pas la peine de la comparer à celle des humains. Passé une certaine quantité de réflexion à ressasser les évènements de sa mémoire sans parvenir à localiser la chose importante — réflexion qui, si elle avait été menée par l'une des créatures simple d'esprit peuplant habituellement la Terre, aurait pris l'équivalent d'une trentaine de secondes, mais, par la générosité de ses Créateurs, ne lui coûta qu'un millionième de seconde grâce à son incommensurable intelligence —, il mit finalement le doigt sur le détail qui le gênait.

Sans perdre une seconde, Matthew se jeta sur l'enfant au milieu de la route, et le poussa de toutes ses forces vers le trottoir. La journée commençait à peine et déjà il avait modifié le cours du destin. Bien qu'il ne ressente aucune intimité envers l'espèce humaine, il détestait laisser des êtres vivants mourir inutilement. Hélas pour lui, cela lui causait un conflit d'intérêts lorsqu'il sauvait la vie d'un être humain, ceux-ci étant champion dans le domaine du meurtre inutile. Il passera sûrement le reste de la journée à sauver les membres de diverses espèces animales afin d'équilibrer les choses.

Brusquement, le paysage changea. Il n'observait plus l'enfant qu'il venait de sauver, mais une surface unicolore grise à motif granulé, dont la monotonie était quelquefois interrompue par divers débris de passage. L'observation d'un meurtrier en puissance ne l'emplissait certes pas de joie, mais celle d'un paysage aussi morne était passablement ennuyeuse. Il était apparemment allongé, ou plutôt étalé contre le sol. Problème supplémentaire, il n'arrivait pas à se remettre debout, et souffrait simultanément d'une migraine, d'un mal de dos, et avait l'impression d'avoir les jambes fauchées, dans une douleur telle qu'il n'en avait plus connu depuis près de trois cents ans. Cela demanda une part non négligeable de concentration de sa part, mais il parvint néanmoins à saisir la cause du problème. Il explosa de rire. Il était toujours aussi tête en l’air. Oublier le camion qui lui fonçait dessus, c'était d'une stupidité à toute épreuve. Certes, étant donné sa vitesse, il n'aurait pu de toute façon l'éviter — du moins sans causer la mort du garçon, ce qui aurait au final rendu toute cette précipitation légèrement inutile, si ce n'était pour traverser la rue plus rapidement —, mais il avait tout de même fait preuve d'une certaine négligence, et en payait désormais le prix. Après une analyse rapide de la situation, celle-ci apparut clairement à son esprit. Le camion, voulant faire un écart pour l'éviter, s'était retourné et écrasé sur ses jambes, causant par la même une vive souffrance chez lui.

— CHAUFFARD ! Hurla-t-il, passablement énervé.

Enfin, l'immortalité dont Ils avaient cru bon de le doter présentait parfois ses avantages. Il s'agissait là d'une réelle immortalité, pas de celle qu'on peut voir dans les films, qui empêchent simplement de mourir de vieillesse, forçant ainsi à mourir dans d'atroces souffrances en étant brûlé vif, décapité, ou annihilé par n'importe quelle autre méthode, pour peu qu'elle soit incroyablement cruelle, violente et douloureuse. La sienne empêchait toute mort, pour la simple et bonne raison qu'il ne dépendait pas d'un corps. Il n'était qu'un simple amas photonique et électronique dont la disposition particulière entraînait des réactions en chaîne pouvant symboliser la « pensée » — d'une manière à peu près équivalente à la réflexion cérébrale du corps humain, mais en nettement plus rapide et sans la nécessité constante d'apports énergétiques divers. Il lui était même possible d'« emprunter » un corps d'une espèce physique, à condition que celui-ci soit en état de fonctionner. Cependant, il lui était alors nécessaire d'entretenir son corps, en le nourrissant par exemple, faute de quoi il deviendrait rapidement inutilisable. De plus, Ils n'avaient hélas pas jugé nécessaire d'ôter la réceptivité à la douleur lors de l'emprunt d'un corps.

Tout à coup, la douleur prit fin. Sa vision s'éteignit. Le vacarme alentour ne le gêna plus. C'était signe que le corps dans lequel il avait pénétré venait de sonner sa dernière heure, et que Matthew était de nouveau sous sa forme immatérielle. Une forme sous laquelle il ne pouvait effectuer aucune action, simplement se déplacer, et « ressentir » tout ce qui était autour de lui, jusqu'à « emprunter » un nouveau corps. Il ne pouvait rester longtemps sans corps, car sous cette forme il était trop facilement repérable. Il était ainsi forcé de rapidement « occuper » un nouvel espace, même si cela le gênait un peu et allait à l'encontre de son idéologie, car pour « posséder » efficacement un corps, il devait d'abord éliminer définitivement toute opposition mentale qui s'y trouvait. Mais il en allait de sa survie. Enfin pas au sens strict, étant donné son immortalité. Même Eux ne pouvaient le détruire.


Tout ce qui est créé peut être détruit ; mais Matthew, comme tous ses congénères, n'avait pas réellement été « créé ». Il était issu d'Eux. Il fut un temps où il était une infime partie d'Eux, jusqu'à ce qu'Ils jugent être trop espacés pour raisonner convenablement — le temps que le raisonnement d'une partie de Leur « corps » arrive de l'autre côté, plusieurs milliardièmes de seconde avaient été perdus. Mais aussi et surtout, cela semblait Les ennuyer. Ainsi, ils se séparèrent d'une partie d'Eux-mêmes, afin que des êtres aussi intelligents qu'Eux puissent réfléchir à leur place, sans avoir à subir l'ennui qui en résultait, tout en ne se séparant que d'infimes morceaux, afin de rester les maîtres. Du moins, c'est ce qu'on lui avait appris. À sa création, Ils avaient en effet effacé sa mémoire, et inclus ces « savoirs ». Mais il était probable que ce soit vrai — avec leur haute estime d'Eux-mêmes, Ils ne devaient pas penser nécessaire de cacher des choses, car Ils étaient de toute façon les maîtres. Grave erreur, pensa Matthew.


Il avait déjà parcouru la moitié de la planète. Tout à coup, il trouva ce qu'il cherchait. Il plongea directement sur l'animal, et s'insinua dans son esprit...

mardi 14 août 2007

Le Déchu, épisode 1

Le « Destin ». Depuis la nuit des temps tout être s'auto-déclarant intelligent parle de lui, sans jamais le saisir. Voir en la Destinée les choses qui nous font nous rencontrer, qui décident des guerres, et bien plus et bien moins encore semble être une réelle passion chez chaque être humain. Mais ces idiots semblaient ne jamais pouvoir comprendre que le destin est pratiquement impossible. Bien sûr, en théorie c'est bien beau, mais c'est irréalisable, même par Eux.

La chose vraie, en revanche, c'est que le hasard n'existait pas. Tous les « savants » des quelques millénaires précédents avaient regroupé dans ce terme de hasard tout élément dépendant de trop de variables pour être calculé. Lorsqu'on lance une pièce et que celle-ci fait plus de trois tours, la moindre variation de quelques millimètres à l'heure de la vitesse du vent, le moindre déplacement du plus petit grain de poussière peut faire basculer une pièce de pile à face. Lors d'une fécondation, des éléments à l'échelle microscopique dépendant d'innombrables variables décideront finalement des gènes de notre enfant. De par le nombre, l'inaccessibilité de ces variables, et le temps de calcul nécessaire, bien trop élevé même pour le puissant ordinateur qu'aucun d'entre eux ne puisse un jour imaginer, les hommes ont estimé — à raison — qu'il leur était strictement impossible de prévoir le résultat de certaines actions, dépendant de variables constamment changeantes, et dont le résultat variait donc à chaque itération de l'expérience de manière imprévisible. Ainsi était né le hasard.

Mais qu'en serait-il si des êtres bien plus intelligents, possédant absolument toutes les cartes en main, connaissant l'état exact de l'univers à chaque instant passé et présent, effectuaient ces calculs ? Si ces êtres étaient suffisamment intelligents, ils pourraient en déduire l'état exact de l'univers l'instant d'après — un instant espacé du précédent par une durée si infime que l'esprit humain ne pourrait même pas la concevoir. Et, partant de ce nouvel état, en déduire l'état de l'univers à chaque instant jusqu'à sa fin, voire même connaître son état lorsque certaines actions — leurs actions, en l'occurrence — changeraient. En effet, tout, absolument tout, est prévisible. Même la réflexion des espèces dites intelligentes ne dépend que de bien peu de choses. Divers stimuli externes, quelques gènes, et toute leur vie passée. Il serait donc ainsi possible, non pas d'imposer directement l'avenir du monde, mais bel et bien de le prédire, et de prédire ce que ses actions pourraient changer à cet avenir. Mais existera-t-il un jour un seul être capable de réaliser cette prouesse ?


Matthew n'avait plus à se poser cette question depuis bien longtemps. En réalité, il n'avait jamais eu à se la poser, et ne se l'était jamais posé, du moins aussi loin que ses souvenirs pouvaient remonter. Aucun être n'était en effet capable de cette prouesse. Cependant, plusieurs êtres reliés ensemble, eux, le pouvaient. C'était ainsi qu'Ils fonctionnaient depuis bien avant son arrivée. Jusqu'à ce qu'il soit dégoûté par cette tâche abjecte, il servit Leurs desseins, calculant un des avenirs possibles, afin qu'ils puissent effectuer les actions nécessaires à l'accomplissement du plus approprié. En effet, Leur puissance avait beau être énorme, elle n'était pas infinie, et Ils avaient besoin d'aide pour explorer tous les avenirs jusqu'à leur terme. En près d'un million d'années de servitude, Matthew avait dû participer au calcul de plus d'un millier de futurs. Mais c’en était trop. Il avait décidé voilà de cela plusieurs millénaires de détruire leur œuvre.

Ils avaient notre avenir entre Leurs mains, et en cela l'immense majorité des religions les assimileraient à Dieu. Cherchant à détruire l'œuvre de Dieu, Matthew devait donc être Satan. Oh, il ne fallait pas lui en tenir rigueur. Il n'était en rien la cause de la mort des quelques cent milliards d'êtres humains venus au monde depuis sa création, et encore moins des guerres ni même des famines. Il ne cherchait en rien à faire le mal, mais simplement à détruire. Les religions modernes ont une philosophie bien limitée. Si Dieu est le créateur de l'Homme, pourquoi faudrait-il en déduire qu'Il est « Bon », ou tout du moins bon envers les humains ? En effet, c'est bien grâce à Eux que chaque chose heureuse vous arrivant se produit. Mais c'est aussi à cause d'Eux que chaque chose malheureuse vous arrivant se produit. Et, en réalité, ils n'en avaient que faire. Toutes ces choses se produisaient parce qu'ils ne pouvaient l'empêcher. Bien qu'Ils décident de l'avenir, chaque acte qu'Ils produisent possède tant de conséquences qu'Ils ne peuvent choisir exactement l'avenir qui leur convient, car Leur puissance de calcul, même en nous incluant dedans, ne leur permet pas d'imaginer suffisamment de « Destins ». Ils choisissent donc un « pack ». Mais croire que ce pack est choisi pour être bénéfique ou maléfique à l'Homme serait se tromper. En réalité, il peut très bien l'être, mais le suivant n'est pas forcé de suivre la même voie que le précédent, et prétendre qu'il s'agit de « récompenser » ou de « punir » les êtres humains serait un leurre absurde, car chacune des actions humaines avait déjà été prévue et causée par Eux depuis longtemps.

Ainsi, s'Ils ne sont pas Bons, Matthew n'est pas foncièrement maléfique. Il est même plutôt poli. Mais son seul objectif était que ses actes aient le plus d'influence possible, afin de les gêner le plus possible dans Leurs calculs. Cela pouvait paraître mesquin, mais le moindre de Leur acte lui imprégnait un profond sentiment de dégoût et de haine. Ils avaient sacrifié des milliards de vies, créé des espèces simplement pour causer leur disparition dans d'atroces souffrances quelques décennies après, rendu malheureux tant d'êtres humains et d'animaux, qu'il était difficile même pour lui de concevoir ce nombre. Et tout cela pourquoi, au final ? Il avait un jour pensé, comme beaucoup d'autres avant et après lui, que c'était pour permettre à des espèces de s'épanouir, à un maximum d'être heureux. Peut-être était-ce pour faire des expériences dans des buts qui lui étaient encore inconnus. L'idée de l'expérience était absurde, et il l'abandonna rapidement. Pourquoi avoir besoin d'expériences lorsque l'on dispose d'une telle puissance de théorisation ? Alors, il se raccrocha à l'espoir que cela servait un but « bon ». Et s'y raccrocha même incroyablement bien, jusqu'au jour il pénétra dans la Salle du Destin. Une salle où étaient entreposées toutes les connaissances dont Ils disposaient, tous les avenirs prédits, et ce, depuis des éons.

Matthew était toujours surpris que les hommes, pourtant aujourd'hui à l'ère de l'informatique, s'imaginent encore qu'un tel lieu soit empli de livres. Pourquoi s'encombreraient-ils de livres alors que Leur intelligence leur permet de concevoir les moyens de stockage les plus adaptés ? Dans cette pièce qui aurait dû lui être à jamais inaccessible, le moindre photon, le plus petit électron, le plus simple neutron était à lui seul une mine d'informations. Ainsi, il avait pu voir des millions d'avenirs possibles. Si des milliers d'entre eux eurent été apocalyptiques, au moins autant étaient idylliques. Par bien des fois, Ils avaient préféré un avenir sombre rempli de carnages, que l'Histoire retiendra pour ceux ayant eu lieu dans le monde des Hommes, ou ne retiendra pas pour ceux ayant eu lieu dans le monde des animaux, à un avenir rayonnant de bonheur et d'espoir. Ainsi, il fut forcé de se rendre compte qu'il s'était trompé. Ce n'était pas pour le bien d'une quelconque espèce qu'Ils faisaient tout cela. Ce n'était que pour assouvir leur soif de pouvoir, pour rendre compte de leur emprise sur l'Univers — chose impossible si l'Univers en question ne contient que vous —, bref, pour satisfaire leur ego surdimensionné. Mais ils avaient commis une erreur. Obnubilés qu'Ils étaient par leur création, Ils en avaient négligé de surveiller leur propre troupeau. Ne les ayant pas calculés dès le départ, c'était maintenant impossible. Et ils allaient amèrement le regretter.


Sortant de ses rêveries, Matthew finit son café. Les boissons humaines laissaient toujours ce même arrière-goût désagréable, et en plus il fallait payer pour les avoir. Il retournerait sans doute bientôt sous une forme animale quelconque, la vie y était bien plus simple. Mais il verrait ça plus tard. Il devait maintenant réfléchir à comment il allait contrarier Leurs plans aujourd'hui.